Chapitre 9 (Discours raté + barre +18 viral + naissance révolution)
Prémisse verrouillée (B005, 2026-05-21)
« Revenu clandestinement dans le quartier bleu avec Giulia, Johnny tente de graver un discours contre la Joy en retrouvant les joies pauvres de son ancienne vie, assez fortes pour maintenir son émotion au-dessus du seuil jusqu’au face-à-face final avec les ouvriers vidés ; mais quand la milice brise sa courbe au moment décisif, Giulia lui fait avaler la barre contenant leur nuit d’amour, et la révolte naît du même vol intime qu’elle prétend dénoncer. » [src: file=batches/archive/B005-premisses-chapitre.md]
Synopsis court (Notion 06/03/26)
Johnny tente de réveiller les ouvriers par un discours dénonçant la manipulation générale et la grisaille de leur existence. Mais pour que son message circule dans un monde saturé par la logique du souvenir spectaculaire, il doit l’accompagner d’une expérience intense. Lorsqu’il consomme ensuite une barre, il est projeté dans un souvenir sexuel de Giulia avec lui-même, expérience troublante et déroutante. Le souvenir devient viral, mais détourne totalement l’attention du contenu politique. Johnny comprend alors que le système avale même les tentatives de révolte en les transformant en divertissement.
Synopsis détaillé (refonte Truby 2026-05-25)
Phase 1 — Évasion clandestine vers le quartier bleu (navette Joy)
Johnny + Giulia + 4 membres élite dissidente s’infiltrent dans la navette de collecte Joy (sous-sol nord élite). 6 combinaisons blanches + badges + casquettes + masques filtrants volés. Plan vers le quartier bleu sous prétexte d’arrêts navette (jaune / rouge / bleu).
Élite repère l’absence rapidement → Willya alertée → police mobilisée.
Phase 2 — Discours dans appartement vide quartier bleu
Refuge dans appartement vide 3e étage, immeuble à l’abandon. Murs humides, miroir fêlé. Johnny seul face à son reflet.
Discours pour personne et pour tout le monde : si l’émotion est assez forte, le souvenir sera pompé lors de sa prochaine collecte, compressé dans une barre, et consommé par des milliers.
Il parle :
- Les barres = drogue, chaque barre = morceau de vie qu’on n’a pas vécu
- Yeux vitreux dans les rues = pas fatigue mais mort à petit feu
- « Joy ne comble pas un manque, elle le creuse »
- Pense à Léo (fauteuil), au type sur le banc (yeux révulsés), à Alice (peluche), à Bob (barre matinale comme médicament)
Phase 3 — P032 — peuple ne réagit pas (échec amer)
[src: file=Pistes-de-reflexion.md P051 télé-film propagande + Reprise.md L78-83]
Johnny s’arrête. Comprend : « Ce qu’il ressent — colère, peur, urgence, honte — est réel mais ce n’est pas du bonheur. Le baromètre ne pompera que les souvenirs qui dépassent le seuil d’intensité positive. »
Le discours le plus sincère de sa vie restera coincé sous le seuil 7/10. Jamais pompé, jamais distribué, jamais entendu.
Préfigure P032 chap 10 [src: file=Pistes-de-reflexion.md P032] : la révélation publique de Johnny sans effet sur le peuple — « la cité a vu le discours mais ne consomme que la nuit +18 » [prémisse-chap 10].
Phase 4 — Brigade arrive + Giulia jette la barre +18
[src: file=batches/archive/B005-premisses-chapitre.md prémisse chap 9 finale]
Un guetteur signale la brigade. Porte tremblait. Giulia plonge dans son sac → barre Joy volée → lance à Johnny. « Croque. »
Capteur de pompage personnel P057 [src: file=Pistes-de-reflexion.md P057 tranchée 2026-05-20] : Johnny porte le capteur portable au chap 9 pour graver le discours en direct. Machine standard volée + adaptée portable. Volée par la cellule Giulia via complices Factory avant chap 6 [src: file=Pistes-de-reflexion.md P073 + cave des baromètres chap 6].
Johnny tient la barre. Brigade convergente. « Pose cette barre. » Egérie qui consomme = transgression fondamentale.
Johnny croque. À pleines dents. Yeux révulsés.
Phase 5 — Souvenir +18 = barre intime de la nuit chap 8 (alchimie sincère P055)
[src: file=Pistes-de-reflexion.md P055 tranchée 2026-05-20 option f + acquis P055 alchimie sincère]
La barre contient leur nuit d’amour chap 8 (souvenir Giulia capturé par le pompage hebdomadaire après chap 8). Édition +18 « Joy Rouges » [src: file=Sujets-ouverts-discussion.md §2.B].
Johnny vit le souvenir à travers le corps de Giulia — vertige du circuit fermé de désir. « Il fait l’amour à lui-même. Il se regarde faire l’amour. »
Articulation rétroactive chap 8 : la nuit chap 8 « dérape hors du calcul » devient ici alchimie sincère [src: file=Pistes-de-reflexion.md P055 + acquis B005 L223] « dérape hors du calcul » — pas brouillage tactique. Le souvenir est REL et intense.
Articulation #18 Notion (résolue par canon P024) : Willya invisible dans ce souvenir aussi — c’est Giulia, pas Willya.
Phase 6 — Naissance révolution (par scandale +18, pas par discours)
Retour. Johnny dans la pièce, encerclé, pupilles dilatées, sourire chimique. Barre tombée — emballage Giulia + mention « +18 ». Giulia plaquée au sol voit l’emballage.
Préfiguration P032 : la révolte naîtra du même vol intime qu’elle prétend dénoncer — la barre +18 deviendra virale dans la cité (chap 10), mais comme scandale, pas comme message politique.
Twist moral [src: file=04-argument-moral-saison-V1.md] : la révolution ouvrière qui naîtra (préparation chap 13-14) n’est pas le fruit du discours moral de Johnny — c’est le scandale de la barre +18 qui crée l’événement. Le système avale même les tentatives de révolte en les transformant en divertissement.
Noir.
Marqueurs Truby 22 étapes (chap 9)
[src: file=03-intrigue-22-etapes-saison-V1.md]
| Étape | Manifestation chap 9 |
|---|---|
| Étape 10 Plan (échec partiel — discours sous seuil) | Plan A discours public échoue (sous le seuil 7/10). Pivot vers barre +18 = nouvelle pièce du plan |
| Étape 12 Dynamisme narratif (climax acte 3 préparation) | Infiltration navette + brigade + croque transgressive — tempo élevé |
| Étape 11 Plan adversaire | Brigade mobilisée + Willya prévenue. Manifestation §4 mécanique opérationnelle |
| Étape 13 Attaque par allié (préparation lointaine) | Giulia jette la barre +18 — geste qui sauve mais qui sera reproché chap 13-14 « Tu contrôles encore notre lien » (Zone 3 audit close 2026-05-22) |
Décisions verrouillées spécifiques
- Capteur de pompage personnel P057 [src: file=Pistes-de-reflexion.md P057 tranchée 2026-05-20] : Johnny porte le capteur portable pour graver en direct
- Mécanique souvenir +18 viral P055 option f [src: file=Pistes-de-reflexion.md P055 tranchée 2026-05-20] : alchimie sincère (« dérape hors du calcul »), pas brouillage tactique
- Vol machine pompage P073 [src: file=Pistes-de-reflexion.md P073] : par la cellule Giulia via complices Factory avant chap 6
- P032 préfiguration [src: file=Pistes-de-reflexion.md P032] : discours sans effet sur le peuple — révélé chap 10
- Barre +18 = nuit chap 8 (alchimie sincère) : sera effacée chap 11-12 (centre réhab) + récupérée chap 14-15 via Alice
- Brigade armée : armes de la brigade spéciale réduite P037 (sous-question écriture explicite — flingues à arbitrer)
Cohérence personnages
Johnny [src: file=bible-univers/personnages/johnny-arc-chap-par-chap.md]
- Première transgression publique : Egérie consomme une barre Joy
- Désir étage 6 (comprendre intellectuellement) actif — découvre que le système avale les vérités sous le seuil
- Faiblesse psy §3 maintenue mais nuance — la barre +18 court-circuite son rôle public
Giulia [src: file=bible-univers/personnages/giulia-v2.md §10.1 Phase 3]
- §4 mécanique M3 + M5 ressources de classe en action (organise l’infiltration navette)
- Lance la barre +18 par instinct stratégique — geste qui sera reproché chap 13-14
- Phase 2 trajectoire psy (honte de la révélation) toujours active mais commence à muter en phase 3 (compensation par verticalité)
- Première fois quartier ouvrier (canon §10.8 giulia-v2 — Giulia n’accompagne pas Johnny au quartier bleu chap 8) — note canon : l’écriture explicite chap 9 indique que c’est « la première fois que Giulia met les pieds dans un district ouvrier ». Cohérent avec §10.8
Willya
- Hors-scène directe — alertée + mobilise brigade
- Préparation chap 10 (1ʳᵉ rencontre directe officielle dans la prison)
Brigade spéciale [src: file=Pistes-de-reflexion.md P037]
- Mobilisée massivement (intervention prison chap 9 finale)
- Manifestation P037 brigade réduite mais activée pour incident majeur
Pluto
- Hors-scène — observe à distance (préparation chap 15 retournement)
Léo
- Hors-scène (invisibilité tactique)
- Le scandale +18 + arrestation Johnny chap 9-10 = catalyseur pour le mouvement ouvrier qu’il coordonne en sous-marin
Lieux
- Sous-sol nord élite : parking technique navette
- Navette Joy collecte : tournée 3 districts
- Boutique Joy district bleu : vol barres dont la +18
- Immeuble abandonné 3e étage quartier bleu : refuge + discours + arrestation
- Rues quartier bleu : police silencieuse, types vitreux
Sous-questions ouvertes
- Armes de la brigade [écriture explicite Questions ouvertes] : flingues ? armes non létales ? À arbitrer (P037 brigade réduite + nature des armes)
- Comment la cellule Giulia a obtenu la barre +18 : Giulia délibérément l’a fait passer en boutique ? Hasard du vol ?
- Membres de l’équipe (4 jeunes élite dissidents) : noms / arcs / sorts ultérieurs
- Composition des dégâts collatéraux brigade : pertes ? captures ? membres de l’équipe arrêtés ?
- Type exact de capteur P057 : forme, fonctionnement détaillé
- Mise en scène marché noir [src: file=Remarques-ouvertes.md] : Johnny voit-il un trafic durant le passage rues bleues ?
Cohérence couches transverses
- Couche 1 prémisse : prémisse-chap verrouillée B005 [src: file=01-premisse-saison-V1.md]
- Couche 2 sept étapes : étape 4 Plan échec (discours sous seuil) + pivot barre +18 [src: file=02-sept-etapes-saison-V1.md]
- Couche 4 argument moral : Johnny formule la critique du système (Joy = drogue, mort à petit feu) — mais le système avale la vérité sous le seuil. Twist moral fondateur [src: file=04-argument-moral-saison-V1.md]
- Couche 5 monde : sous-sol nord élite + navette + boutique quartier bleu + immeuble abandonné [src: file=05-monde-saison-V1.md]
- Couche 6 symboles : capteur de pompage personnel + barre +18 « Joy Rouges » + miroir fêlé (symbole de la révélation impossible) [src: file=06-symboles-saison-V1.md]
- Couche 7 intrigue 22 étapes : étapes 10 + 11 + 12 + 13 préparation [src: file=03-intrigue-22-etapes-saison-V1.md]
Écriture Explicite
La navette de collecte part tous les jours à dix-sept heures. Un véhicule blanc, sans fenêtres, frappé du logo Joy — il fait la tournée des districts pour récupérer les barres produites dans les boutiques et les ramener à la Factory pour le contrôle qualité. Trois arrêts : district jaune, district rouge, district bleu. Retour à l’élite dans la nuit. Deux techniciens à bord, une caisse réfrigérée à l’arrière, et personne qui regarde.
C’est Giulia qui connaît les horaires. C’est Johnny qui a l’idée.
Le plan est simple — et c’est ce qui le rend nerveux. Les techniciens de la navette s’arrêtent toujours quinze minutes au dépôt de chargement de l’élite, le temps de charger les caisses vides pour la tournée. Pendant ces quinze minutes, le véhicule est ouvert, sans surveillance, garé dans le parking technique du sous-sol nord. Giulia a récupéré six tenues de techniciens Joy — les combinaisons blanches, les badges, les casquettes. Volées dans une buanderie de la Factory lors d’une visite officielle que Johnny avait faite en tant que porte-étendard. Le genre de visite où personne ne surveille les placards.
Le problème, c’est Johnny. Tout le monde connaît son visage. Il est sur les affiches, sur les barres, sur les écrans. Se déguiser en technicien ne suffit pas — il faut que personne ne le regarde de trop près.
Giulia a une solution. Les techniciens Joy portent des masques filtrants en zone de chargement — protocole sanitaire, officiellement pour éviter la contamination des barres. En réalité, personne ne sait si c’est nécessaire, mais personne ne pose la question. Le masque couvre le bas du visage. La casquette couvre le haut. Entre les deux, il reste les yeux. Et les yeux de Johnny sont sur toutes les affiches du pays.
« Baisse la tête, dit Giulia. Et ne parle à personne. »
« Moi ? Ne parler à personne ? »
« Johnny. »
« D’accord. »
Seize heures quarante-cinq. Parking technique, sous-sol nord. Six silhouettes en combinaison blanche convergent vers la navette, pas pressées, badges visibles, caisses vides dans les bras. Giulia marche en tête, dos droit, menton levé — elle marche comme quelqu’un qui a le droit d’être là, ce qui est la meilleure façon de ne pas se faire arrêter. Johnny est au milieu du groupe, masque relevé, casquette enfoncée jusqu’aux sourcils, une caisse devant le visage.
Un vrai technicien passe à côté d’eux, tablette à la main. Johnny sent ses muscles se tendre. Le type ne lève même pas les yeux. Ils chargent les caisses à l’arrière de la navette, grimpent à l’intérieur, et referment la porte.
Le véhicule démarre. Pas de fenêtres. Juste le ronronnement du moteur, l’odeur de plastique froid, et six personnes assises entre des caisses vides qui n’osent pas respirer trop fort.
Le premier arrêt — district jaune — se passe sans accroc. La navette s’arrête, un technicien extérieur ouvre l’arrière, charge des caisses pleines, referme. Personne ne regarde à l’intérieur.
Deuxième arrêt — district rouge. Même manège. Mais cette fois, le technicien extérieur monte à l’arrière pour caler une caisse qui glisse. Il pousse la caisse, ajuste une sangle, et son regard passe sur le groupe. Johnny a la tête baissée, le masque en place, les mains sur les genoux. Le technicien le regarde une seconde. Puis une autre. Ses yeux descendent vers le badge de Johnny — un badge volé, au nom d’un type qui ne lui ressemble pas.
Giulia intervient avant que le silence ne devienne un problème. Elle tend une tablette au technicien — une fausse page de bon de livraison qu’un des membres du groupe a fabriquée — et lui pose une question technique sur le poids des caisses. Le type détourne le regard, répond machinalement, descend du véhicule.
La porte se referme. La navette repart.
Dans le noir de la caisse, quelqu’un souffle. Johnny sent la sueur couler le long de sa colonne vertébrale.
Troisième arrêt. District bleu. Les portes s’ouvrent. L’air du dehors entre — plus froid, plus humide, l’odeur de métal et de béton que Johnny reconnaîtrait les yeux fermés. Le soleil descend derrière les toits, la lumière vire à l’orange. Fin d’après-midi. Ils descendent un par un, caisses en main, démarche de techniciens fatigués en milieu de tournée. La navette repart sans eux.
Ils sont dans le district bleu. En combinaison de techniciens Joy. Avec quelques heures devant eux avant que quelqu’un ne remarque leur absence.
Giulia retire son masque. Regarde Johnny.
« Pas un mot sur le fait que ça a marché du premier coup. Tu vas nous porter la poisse. »
De là, ils coupent à travers les ruelles des fonctionnaires endormis et descendent vers le bleu.
C’est la première fois que Giulia met les pieds dans un district ouvrier.
Elle ne dit rien, mais Johnny le voit — la façon dont ses yeux bougent, dont elle ajuste sa capuche, dont elle marche un peu trop près de lui. Pas de la peur. De la concentration. L’élite qui atterrit.
Dans l’élite, l’absence est repérée avant même qu’ils n’atteignent le district bleu.
Un contrôle de routine, un logement vide, un signal manquant. Puis un autre. Puis cinq. L’information remonte en quelques minutes : Johnny et quatre membres de l’élite ont disparu. Willya est prévenue. La police est mobilisée. On fouille d’abord les sous-sols, les couloirs de maintenance, les sorties techniques. Puis le périmètre s’élargit — les districts.
Quelque part entre les murs bleus, Johnny ne le sait pas encore.
Le district bleu en fin d’après-midi a l’air d’un aquarium dont on aurait baissé la lumière. Les rues sont molles. Les gens marchent avec cette lenteur que Johnny a remarquée lors de sa tournée — pas la lenteur de ceux qui prennent leur temps, la lenteur de ceux qui n’ont nulle part où aller à l’intérieur d’eux-mêmes. Des yeux vitreux, des mâchoires relâchées, des corps qui fonctionnent par habitude. Un homme est assis sur un banc, la tête penchée en arrière, les yeux révulsés — en plein trip Joy, en pleine rue, en plein jour. Personne ne le regarde.
Johnny s’enfonce dans les rues, capuche baissée sur le visage. Il essaie d’avoir des échanges — un mot à un passant, une question à une vendeuse, un salut à un groupe d’ouvriers assis sur un muret. Les réponses arrivent avec un temps de retard, comme à travers du coton. Un type lui parle de la prochaine édition des Jeux avec des étoiles dans les yeux — des étoiles empruntées, artificielles, qui s’éteignent dès que le sujet change. Johnny imprime tout. Chaque visage. Chaque regard vide. Chaque preuve de ce que les barres font aux gens quand on les laisse consommer assez longtemps.
Pendant ce temps, Giulia et deux membres du groupe se glissent dans une boutique Joy. Ils ressortent quelques minutes plus tard, sacs un peu plus lourds, visages un peu plus tendus. Personne ne les a vus. Des barres volées. Pour plus tard.
Dans les rues du district, des véhicules de police commencent à circuler. Pas encore de sirènes — des patrouilles silencieuses, des phares qui balaient les trottoirs. Quelqu’un, quelque part, a signalé une silhouette suspecte. Le filet se resserre sans bruit.
Giulia attrape Johnny par le bras. « On bouge. Maintenant. »
L’équipe se retranche dans un appartement vide du troisième étage d’un immeuble à l’abandon — murs humides, fenêtres sans rideaux, ampoule nue qui grésille. Giulia vérifie la porte, poste deux guetteurs dans l’escalier. Tout est en place.
Johnny se tient devant un miroir.
Le miroir est fêlé, taché, posé contre le mur à même le sol. Johnny se regarde. Il sait ce qu’il doit faire. Son discours ne sera pas prononcé devant une foule. Il n’y aura pas d’estrade, pas de projecteurs, pas d’applaudissements. Il va parler seul, dans cette pièce vide, face à son propre reflet — et si l’émotion est assez forte, le souvenir sera pompé lors de sa prochaine collecte, compressé dans une barre, et consommé par des milliers de gens qui verront ce qu’il a vu et entendront ce qu’il a dit.
Un discours pour personne. Et pour tout le monde.
Giulia s’adosse au mur du fond, les bras croisés. Les autres se taisent. Johnny ferme les yeux. Les rouvre.
Il se regarde droit dans les yeux — ses propres yeux, dans le miroir fêlé, dans cette pièce qui sent la moisissure, au cœur du district où il a grandi.
Et il parle.
Pas comme Stach. Pas comme Willya. Pas comme les voix lisses des écrans qui expliquent aux gens ce qu’ils doivent ressentir. Il parle comme Johnny. Avec sa voix, ses mots, ses tripes.
Il parle des barres. Il dit que c’est une drogue. Que chaque barre consommée est un morceau de vie qu’on n’a pas vécu. Que le bonheur qu’on ressent en croquant n’est pas le sien — c’est celui de quelqu’un d’autre, arraché, compressé, vendu, et que pendant les trente secondes où on le vit, on ne vit pas les siennes. Que plus on en consomme, moins on existe. Que les yeux vitreux dans les rues, la lenteur, le vide — ce n’est pas de la fatigue, c’est de la mort à petit feu. Que Joy ne comble pas un manque, elle le creuse. Que le paradis artificiel qu’on leur vend est la cage dans laquelle on les enferme.
Sa voix monte. Tremble. Il ne joue pas — il est incapable de jouer en ce moment, la journée dans les districts lui a tout arraché. Il pense à Léo dans son fauteuil. Il pense au type sur le banc, les yeux révulsés en pleine rue. Il pense à Alice et à la petite girafe. Il pense à son père, Bob, qui croquait sa barre tous les matins dans le bus comme on prend un médicament.
Il parle seul devant un miroir, dans un immeuble vide, et il a l’impression de parler à cent mille personnes. Parce que c’est le cas. Chacune d’entre elles le verra, à travers ses yeux, dans une barre qu’elle ouvrira un matin comme les autres.
Il ne sait pas combien de temps il parle. Une minute, peut-être deux.
Et puis il s’arrête.
Parce qu’il comprend. Ce qu’il ressent en ce moment — la colère, la peur, l’urgence, la honte — est réel. Profondément réel. Mais ce n’est pas du bonheur. Ce n’est pas de la joie. Et le baromètre ne pompera que les souvenirs qui dépassent le seuil d’intensité positive. Le discours le plus sincère de sa vie, les mots les plus importants qu’il ait jamais prononcés — tout cela restera coincé en lui, en dessous du seuil. Jamais pompé. Jamais distribué. Jamais entendu.
Tout ça pour rien.
Un guetteur dévale l’escalier.
« Ils sont là. En bas. »
Des bruits dans la cage d’escalier — pas lourds, voix, claquement métallique. Quelqu’un a parlé. Un ouvrier a reconnu Johnny, signalé sa position. La police sait exactement où ils sont.
Giulia et les membres du groupe se jettent contre la porte, poussent un meuble, bloquent avec leurs corps. La porte tremble sous les premiers coups.
Johnny est toujours devant le miroir. Il n’a plus de temps. Il regarde son reflet — son visage défait, ses yeux brillants, et tout ce qu’il a dit qui ne servira à rien parce que le monde ne fonctionne pas comme il voudrait, parce que la vérité n’est pas assez joyeuse pour passer à travers les mailles du système.
Giulia le comprend au même instant. Elle plonge la main dans son sac, en sort une barre Joy — une de celles volées dans la boutique — et la lance à Johnny. Il l’attrape d’une main.
« Croque. »
Johnny regarde la barre. Pas le temps de lire l’emballage. Pas le temps de retourner le paquet, de voir le visage, la mention. La porte craque derrière lui. Giulia est tirée en arrière par un policier, bras tordus, joue contre le carrelage. Les membres du groupe sont plaqués au sol un par un. Des casques, des boucliers, des armes.
Trois policiers convergent vers Johnny. Le premier lève la main.
« Pose cette barre. »
Johnny tient la barre devant lui, à moitié déballée. Les policiers s’arrêtent à deux mètres, tendus, comme face à un type qui tiendrait une grenade dégoupillée. Et c’en est une, d’une certaine façon. Une Égérie qui consomme une barre Joy — c’est interdit. C’est une transgression fondamentale du système, une boucle qui ne devrait jamais se fermer.
« Pose cette barre. Maintenant. »
Johnny regarde le policier. Regarde Giulia, au sol, qui le fixe avec une intensité qu’il ne lui a jamais vue. Regarde le miroir — son propre reflet, la barre à la main, les yeux brillants.
Il croque.
À pleines dents. Le goût sucré envahit sa bouche. Sa tête part en arrière. Ses yeux se révulsent.
Le souvenir le happe.
Une chambre. Chaude. Tamisée. Des draps froissés, une lumière basse, l’odeur d’une peau qui n’est pas la sienne. Johnny met une seconde à comprendre où il est — il voit à travers les yeux de quelqu’un d’autre, il ressent à travers le corps de quelqu’un d’autre. Le corps de Giulia.
Une silhouette avance dans la pénombre. Un homme. Johnny le reconnaît avant même de voir son visage — la démarche, les épaules, l’inclinaison de la tête. C’est lui. C’est Johnny. Vu par Giulia. Nu, qui s’approche, qui la regarde avec une intensité qui lui retourne l’estomac parce qu’il la ressent des deux côtés à la fois — celui qui regarde et celui qui est regardé.
Il se voit s’asseoir au bord du lit. Sent les doigts de Giulia — ses propres doigts, maintenant — effleurer le torse de l’homme en face. Sa propre peau sous les doigts de quelqu’un d’autre. La chaleur dans le bas-ventre n’est pas la sienne — c’est celle de Giulia, son désir à elle, et pourtant il le ressent comme si c’était le sien, et c’est le sien aussi, d’une certaine façon, puisque c’est lui qu’elle désire. Il se touche lui-même à travers elle. Il s’embrasse lui-même à travers ses lèvres. Il sent ses propres mains sur un corps qui est le sien et qui ne l’est pas.
Le vertige est total. Johnny se voit se pencher, sent le souffle de son propre visage contre son cou — le cou de Giulia, son cou maintenant. Il gémit et ne sait pas si c’est lui ou elle, si le plaisir qui monte est celui qu’il donne ou celui qu’il reçoit, si les mains qui agrippent les draps sont les siennes ou celles de Giulia qui agrippent les draps à cause de lui. Il fait l’amour à lui-même. Il se regarde faire l’amour. Il est à la fois l’acteur et le spectateur, le sujet et l’objet, et la frontière entre les deux s’effondre — il n’y a plus de Johnny, plus de Giulia, juste un circuit fermé de désir qui se nourrit de lui-même.
Et le pire — le pire — c’est qu’il aime ça. Qu’il aime se voir à travers elle. Qu’il aime découvrir ce qu’elle ressent quand il la touche, l’entendre penser des choses qu’elle ne lui a jamais dites, sentir le plaisir monter dans un corps qui n’est pas le sien mais qui jouit de lui. C’est narcissique, c’est vertigineux, c’est obscène, et c’est le moment le plus intime qu’il ait jamais vécu — sauf qu’il le vit seul, debout dans un appartement abandonné, entouré de policiers, les yeux révulsés et le sourire aux lèvres.
Retour.
La pièce. Les néons. Le froid. Johnny revient d’un coup, le souffle court, les pupilles dilatées. Sur ses lèvres, un sourire qu’il ne contrôle pas — le sourire béat, chimique, impossible à réprimer, de l’extase Joy qui pulse encore dans ses veines. Il a les joues rouges. Le cœur qui cogne. Le corps qui tremble d’un plaisir qui n’a pas fini de redescendre.
À ses pieds, la barre est tombée. L’emballage au sol, face visible. Le visage de Giulia. La mention « +18 ».
Les policiers l’encerclent, armes braquées. Giulia, plaquée au sol, tourne la tête et voit l’emballage. Voit le « +18 ». Comprend ce que Johnny vient de vivre. Son visage passe par quelque chose d’indéchiffrable — entre l’horreur, la stupeur, et autre chose, quelque chose de plus trouble, qu’elle enfouit immédiatement.
Johnny est debout au milieu de la pièce, cerné, le sourire d’un homme qui vient de jouir en plein milieu d’une arrestation, les yeux encore vitreux du plus étrange voyage de sa vie.
Les armes ne tremblent pas.
Noir.
Questions ouvertes
- Est-ce que les armes de la police sont des flingues ?
Liens
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- Personnages : johnny, giulia (Giulia)